les corps.
où mollet droit, et hymne national des USA.
il y a quelques semaines, je me suis blessée. pas une grosse blessure, n’exagérons rien, mais tout de même une blessure assez importante pour m’empêcher de bouger pendant quelques jours, de faire du sport pendant quelques semaines, et d’exploiter pleinement mon corps pendant encore plus de semaines.
pendant ce temps, j’ai eu le temps de réfléchir à beaucoup de choses - par exemple, pourquoi l’hymne des États-Unis me reste autant de temps dans la tête, qu’est-ce que c’est que cette dinguerie, je l’entends une fois et je le chante pendant des semaines alors que je connais même pas en entier les paroles de l’hymne du Chili, ou encore comment-pourquoi les lunettes des nageur·euse·s restent sur leur tête quand ils·elles plongent alors que moi elles terminent sous le menton ou enfin à quel moment le lancer de poids est devenu un sport (je me suis effectivement blessée pendant les Jeux Olympiques, excellente déduction) - et j’ai surtout beaucoup réfléchi à la place du corps, des corps, du corps des autres, de mon corps, dans la vie.
je suis quelqu’un de sportif, je fais beaucoup de sport, le sport est important pour moi, mettez-le dans le sens que vous préférez : le sport fait partie intégrante de ma vie. si je passe une journée sans faire de sport, et surtout, si je passe une journée sans bouger mon corps, je vais mal. je dors mal, je suis de mauvaise humeur, je réfléchis mal, bref, je me sens mal. le corps, pour moi, est une machine merveilleuse qui fait tout un tas de trucs incroyables et qui, entre autres, me permet à moi de courir, de danser, de nager, de bouger.
pendant ces temps-ci où je suis restée plutôt immobile - j’avais besoin de béquilles ne serait-ce que pour aller faire pipi, imaginez-vous bien que je me suis pas tapé des balades de 40km pendant cette période - j’ai senti mon corps mal fonctionner. et, ironie totale (ou n’est-ce là qu’une expression totale de mon inconscient ?) (ou du subconscient ?) (j’écoutais pas trop en cours de philo) (et j’ai pas fait des études psy), la partie de mon corps qui a lâché, c’est le mollet, et la partie de mon corps qui me complexe (ou qui me dérange le plus chez moi, disons), je vous le donne en mille (combien d’expressions désuètes vais-je utiliser au cours des différentes éditions de ces infolettres, on verra à la fin) c’est le mollet.
incroyable, hein, comme si mon corps voulait me montrer que, meuf, même si tu l’aimes pas, ton mollet droit est important pour tout ce que tu décris plus haut.
alors j’ai réfléchi aux corps.
j’ai réfléchi à la période que j’ai traversée lorsque je souffrais d’anorexie - lorsque j’étais anorexique ? lorsque j’étais atteinte d’anorexie ? je ne sais jamais comment le formuler - et à ces moments où je voulais ne plus avoir de corps, où je voulais l’effacer le plus possible, le rendre le moins présent, le plus petit, mais en même temps où je voulais l’utiliser le plus. j’ai réfléchi à cette façon que j’avais - que j’ai encore, parfois - de me trouver nulle parce que je manquais de volonté parce que je n’étais pas allée courir un jour, alors que je sentais que mon corps n’avait juste plus la force, j’ai réfléchi à cette ambivalence entre le fait que je sache que j’ai besoin de ce corps en pleine forme pour faire tout ce dont j’ai besoin et en même temps cette posture de ne pas l’écouter assez quand il le faudrait (quelle phrase beaucoup trop longue ?!). j’ai réfléchi beaucoup au fait que s’écouter, c’est toujours plus simple dans un sens que dans l’autre et pourquoi, c’est si difficile de s’autoriser des pauses dans le corps - alors qu’on en prend plus volontiers (moi en tous cas), je ne sais pas, au travail au hasard ?
j’ai réfléchi à la façon dont, parfois, je vois des gens dans la rue et je me dis ah ben oui, ce sont des jambes comme ça que j’aurais voulu avoir, et j’essaie après de me demander si cette personne aux jolies jambes - selon moi - est plus heureuse que moi, avec mes cuisses de footballeuse et mes mollets de cycliste ? j’ai réfléchi au fait que j’utilise toujours des comparaisons sportives pour mes muscles et au pourquoi, alors que j’aime tant le sport et que finalement, j’aurais peut-être aimé être une cycliste professionnelle, pourquoi pas, alors pourquoi c’est tellement un problème pour moi d’avoir des mollets de cycliste ? est-ce que j’aimerai mieux mes mollets si j’étais une cycliste ? est-ce que dans ce cas ci, ce serait ok, d’avoir ces muscles, puisque ça aurait été mon métier ?
j’ai réfléchi aussi beaucoup à la place des corps dans la danse, dans le ballet surtout, puisque c’est ce que je pratique le plus et depuis longtemps et que de toutes les activités que je fais, c’est la seule qui me complète autant. j’ai réfléchi au fait, depuis que j’ai 6 ans, je me regarde dans un miroir avec un regard critique, puisque le miroir est avant tout un outil pour se corriger lorsqu’on est dans un cours de danse.
j’ai reflechi au manque de diversité dans cette discpline, aux corps toujours longs, fins, filiformes - et sans aucune forme qui dépasse - et à cette quête d’avoir toutes les mêmes corps qui ressemblent à une norme précise, stricte, difficile (absurde ?) et inévitablement, à ces heures entières passées à se scruter dans ce fameux miroir, finalement pas vraiment pour se corriger mais pour vérifier que le collant ne forme pas un bourrelet disgracieux, à ces stratégies d’avoir toujours plus de couches de vêtements les unes sur les autres, pour avoir chaud oui, mais enfin aussi pour cacher, pour camoufler.
est-ce que je tournerais mieux, si j’avais moins de mollets, est-ce que je sauterais mieux, si j’avais moins de cuisses ? non, probablement pas, au contraire. j’ai réfléchi à cette limite toujours très mince entre l’envie d’avoir le meilleur corps pour l’utiliser à son plein potentiel - et à ce que veut dire, d’avoir le meilleur corps - et/ou l’envie d’avoir le meilleur corps pour d’autres raisons, probablement moins avouables, saines - et lesquelles ?
enfin bref, j’ai beaucoup refléchi.



Je ne te souhaite, évidemment, pas de te blesser et d'être immobilisée dans le futur, mais le fait que cela t'amène à nous partager le fruit de tes pensées n'est pas pour me déplaire! C'est bon de te (re)lire ma Camille aux mollets de fille forte et déterminée à bouger!